La psychiatrie a toujours été l’objet de préjugés. Spécialité médicale à
part entière, elle s’intéresse à un champs historiquement moins objectivable et
objectivé que celui des autres disciplines. Le psychiatre soigne les maladies
dîtes non somatiques, sans substratum physiopathologique, c’est à dire qui
n’ont pas d’origine dans le corps.
Pourtant, la psychiatrie se « biologise » et les dernières
avancées dans le domaine de la recherche tendent à mettre en évidence des
anomalies physiologiques à l’origine de certaines maladies mentales. La
psychiatrie en est devenue de plus en plus scientifique et performante sur le
plan thérapeutique sans que, pour autant, le regard que lui porte la population
générale ait changé.
La psychiatrie a toujours fait peur et continuera à éveiller ce même
sentiment encore longtemps. Quand on prononce le mot « psychiatrie »,
on pense encore et toujours à folie, camisole de force, asile psychiatrique,
enfermement, électrochocs…
Etre psychiatre en 2013 revient à mener une lutte sans fin contre les
préjugés de la population générale et des médias qui contribuent largement à
désinformer et stigmatiser cette spécialité.
Etre psychiatre en 2013, c’est savoir rester humble et garder son calme quand on entend d’un patient ou d’un de ses proches qu’il sait mieux que vous ce qui est bon pour lui. Ces propos, personne ne les tiendrait face à un cardiologue ou un neurologue mais face au psychiatre, chacun pense avoir une meilleure compréhension de ce que peut être la maladie mentale.
Etre psychiatre en 2013, c’est accepter que ses patients rechutent de leur
maladie parce qu’ils ont arrêté leur traitement sur les bons conseils d’un
proche qui n’y connaît rien.
Etre psychiatre en 2013, c’est se sentir impuissant face à cette patiente
qui a arrêté un de ses médicaments il y a quelques années après avoir vu une
émission télévisée où le journaliste tenait des propos calomnieux à l’égard des
psychiatres et véhiculait des mensonges à propos de certains médicaments psychotropes.
Cette patiente, en rechute depuis cette date et malgré tout ce que j’ai pu
mettre en œuvre, n’a jamais retrouvé son état de santé précédent l’arrêt du
traitement.
J’avais contacté la chaîne télévisée en question après avoir vu l’émission
pour demander un droit de réponse qui m’avait été refusé car, selon un
responsable, il n’était pas envisageable de donner la parole à un professionnel
de santé si c’était pour critiquer le travail d’un journaliste.
En revanche, critiquer le travail de toute une profession qui a fait dix
ans d’études, ça ne pose visiblement pas de problèmes éthiques tant que ça fait
marcher l’audimat. Mettre en danger la vie des patients non plus…
Etre psychiatre en 2013, c’est expliquer régulièrement aux patients que les
médicaments qu’on leur prescrit ont pour but de les aider et pas de les rendre
malade. C’est avoir la patience de rappeler que nous vivrions dans une société
bien perverse si elle formait des médecins spécialistes en psychiatrie dans le
but de rendre les gens malades en leur prescrivant des médicaments remboursés
par la collectivité.
Chaque jour, je m’entends dire que ce sont les antidépresseurs qui ont
rendu malade l’arrière grand-mère dont on a plus qu’un vague souvenir. Chaque
jour, je me vois forcé de reprendre cette assertion en expliquant qu’il s’agit
là de la partie émergée de l’iceberg. L’arrière grand-mère était probablement
atteinte d’une maladie sévère et résistante et le traitement a peut-être permis
d’atténuer ses symptômes sans pour autant réussir à la guérir. Néanmoins, son
traitement lui a certainement permis de mieux vivre. Dire qu’elle était malade
parce qu’elle prenait des antidépresseurs n’a pas plus de sens que de dire
qu’un diabétique présente des glycémies élevées parce qu’il prend de l’insuline
ou encore que l’hypertension artérielle serait due à la prise
d’anti-hypertenseurs.
Pourtant, personne ne se hasarderait à tenir ces raisonnements dans le
domaine du diabète ou de l’hypertension artérielle. C’est néanmoins
malheureusement ce qui se passe en psychiatrie. Pourquoi ? Très
certainement parce que l’on préfère toujours penser que la causalité du mal est
externe à l’être cher. L’on préfère penser que l’arrière grand-mère n’était pas
si malade que cela et qu’elle n’a de surcroît pas transmis de « mauvais
gênes ». C’est beaucoup plus simple de penser que c’est le psychiatre qui
l’a rendue malade. Et malheureusement c’est si erroné.
En 2013, on me demande encore régulièrement quels sont les risques
d’internement à vie ou bien encore si les électrochocs sont encore couramment
utilisés.
Il est toujours possible d’hospitaliser des patients présentant des
troubles graves contre leur consentement si ces troubles rendent ce consentement
impossible. Cette possibilité reste néanmoins circonscrite à des cas très
précis et est très encadrée sur le plan légal. Il faut plusieurs certificats
médicaux réguliers de médecins différents et le plus souvent l’accord de la
famille (je dis bien accord car certains pensent encore qu’en signant un papier
ils peuvent décider d’ « interner » n’importe quel membre de leur
famille). Sans certificat médical, ce type d’hospitalisation n’est pas
possible. De surcroît, les hospitalisations sous contrainte sont en général
très courtes, quelques semaines tout au plus. L’époque où l’on entrait dans un
hôpital psychiatrique et où l’on y restait jusqu’à la fin des ses jours est
révolue depuis longtemps !
Quid des électrochocs ?
Il y a quelques années, j’assistais à un congrès de psychiatrie à Paris où
à la sortie du centre de congrès, un groupe de jeunes gens faisaient signer une
pétition contre la pratique des électrochocs. Ils distribuaient des feuilles
mettant en scène ces soins avec une photographie d’un homme sur la chaise
électrique ! Evidemment, les passants non psychiatres signaient tous tant
ils étaient scandalisés par ce qu’ils croyaient être ce traitement. Je me suis
alors permis d’interroger une des personnes qui voulait me faire signer cette
pétition sur ce qu’elle savait des électrochocs. Elle n’en savait évidemment
rien et pensait réellement que cette pratique, barbare à son apparition, se
faisait encore à la manière de l’image qu’elle distribuait.
Je lu ai alors expliqué, comme je le fais régulièrement avec mes patients,
ce qu’il en était. Les électrochocs sont un traitement très efficace et
découvert il y a longtemps par hasard. En effet, historiquement, les
psychiatres avaient constaté que les patients schizophrènes et épileptiques
allaient mieux après une crise d’épilepsie. D’où l’idée de leur provoquer une
crise d’épilepsie artificiellement par le biais de ces électrochocs de manière
à améliorer les symptômes de leur schizophrénie.
De nos jours, ce traitement est réservé aux cas très résistants après
qu’ils ont essayé plusieurs médicaments sans résultats. Les électrochocs (ou
électroconvulsivothérapie ou encore sismothérapie) se pratiquent depuis
plusieurs dizaines d’années sous anesthésie générale en présence d’un
anesthésiste. La séance dure 2 à 3 minutes, est indolore et le patient se
réveille simplement avec quelques courbatures. On est bien loin là de ce que la
plupart des gens pensent encore. De plus, ce traitement est très souvent
extrêmement efficace. Et pourtant…
Les préjugés ne sont pas plus logiques lorsqu’il s’agit des médicaments
psychotropes. L’amalgame qui est fait par les médias et par conséquent dans la
population générale entre anxiolytiques, somnifères et antidépresseurs en est
un bien triste exemple. Presque
tous les patients sont opposés à la prise d’un traitement antidépresseur mais
se déclare plutôt enclins à prendre un traitement anxiolytique ou hypnotique
(un somnifère). Rappelons que les antidépresseurs constituent un traitement
curatif d’un état dépressif sévère et n’entraînent ni dépendance, ni
accoutumance, ni effet « planant » et pour la plupart des molécules
aucun effet sédatif. Les anxiolytiques et somnifères sont à l’opposé : ils
entrainent sédation, fatigue, troubles de la mémoire, dépendance et
accoutumance.
Chaque jour, je dois expliquer aux patients qu’il est important d’arrêter
au plus tôt leur traitement anxiolytique mais au contraire de poursuivre leur
traitement antidépresseur pendant plusieurs mois après la guérison de leurs
symptômes. Dans la pratique, ils font tout l’inverse même après plusieurs
rechutes secondaires à la non-observance de mes consignes.
Aux patients qui me demandent si les antidépresseurs vont modifier leur
personnalité, je leur réponds que c’est leur état dépressif qui a modifié cette
dernière et que la prise du traitement ne permettra que de retrouver leur état
antérieur. J’insiste sur la nécessité de bien traiter un premier épisode
dépressif pour maximiser les chances de ne pas rechuter plus tard dans la vie.
Et pourtant, plus de la moitié des patients arrêtent leur traitement
précocement, ne consultent plus et finissent par reprendre rendez-vous quelques
mois plus tard à l’occasion d’une rechute.
Etre psychiatre en 2013, c’est aussi savoir expliquer que les remèdes dits
« naturels » sont pas nécessairement efficaces et qu’il y a plusieurs
siècles, avant l’avènement de la médecine moderne, la plupart des gens ne se
portaient pas mieux que de nos jours et leur espérance de vie était bien
inférieure à ce qu’elle est à présent. Sans parler de leur mort qui se passait
bien souvent dans d’atroces souffrances. J’entends pourtant tous les
jours : « au moyen âge, les gens se portaient mieux et il n’y
avait pas de médecine». Je ne crois pas que cette assertion soit
vérifiée ! Chaque jour, je rappelle aux malades voulant se soigner par
homéopathie que le principe de cette médecine alternative n’est pas de soigner
par les plantes (confusion avec la phytothérapie) et qu’elle n’a jamais démontré son efficacité. Mais chaque
jour, on me dit que l’on préfère se soigner par homéopathie (dont le principe
est de soigner le mal par le mal) plutôt qu’avec des médicaments ayant démontré
leur efficacité par de véritables études validées scientifiquement.
Etre psychiatre en 2013, c’est expliquer aux patients qu’un psychiatre ne
prescrit pas systématiquement des médicaments et qu’il n’y a aucun intérêt à le
faire quand il n’y a pas d’indication avérée. Mais c’est aussi leur expliquer
que face à un épisode dépressif majeur caractérisé et sévère, le seul
traitement efficace doit associer psychothérapie et traitement antidépresseur.
Il n’y aucune étude sérieuse ou aucune conférence de consensus qui dicte une
autre attitude. Ceux qui prétendraient le contraire sont des charlatans qui
abusent de la crédulité des gens pour leur vendre des traitements inefficaces.
Etre psychiatre en 2013, c’est être régulièrement perplexe quand, après
avoir interrogé un patient sur ses antécédents médicaux, ce dernier vous répond
« en quoi cela vous regarde-t-il ? ». C’est aussi savoir ne pas
soupirer quand ce dernier patient finit par vous répondre et vous expliquer
grossièrement la physiopathologie de chacune de ses maladies et à quoi servent
chacun de ses médicaments.
Etre psychiatre en 2013, c’est régulièrement expliquer la différence entre
les professions de psychologue et de psychiatre, rappeler que les psychiatres
ne soignent pas que les « fous » et que, lorsqu’il s’agît de
psychothérapie pure, les deux corps de métier ont les mêmes compétences et le
même champ d’action.
Etre psychiatre en 2013, c’est aussi ne pas comprendre pourquoi certains
patients vous appellent pour savoir si leur traitement psychotrope est
compatible avec le traitement antibiotique prescrit par leur médecin
généraliste parce que, tout simplement, ils ne souhaitent pas lui dire qu’ils
prennent un traitement prescrit par un psychiatre.
Je terminerai en rappelant que je suis psychiatre depuis 15 ans et que je
n’ai jamais vu de camisole de force dans toute ma carrière.
Chers lecteurs, si vous souffrez ou si quelqu’un de votre entourage souffre
d’une maladie mentale, faîtes confiance à votre psychiatre. Il a fait 10 ans
d’études (autant qu’un cardiologue) et a comme seule visée de soigner ses
patients comme n’importe quel autre médecin.
PS: Sigmund Freud n'était pas psychiatre mais neurologue.
